Axel hâte le pas. Il sait qu’Angèle l’attend.
Son téléphone portable sonne. Il se dit :
« C’est Angèle. Elle se demande ce que je trafique ! «
Axel attrape son portable au fond de sa poche : « Oui ? » répond Axel.
« Axel ? C’est Jack ! «
Jack est le père d’Axel. Ses enfants ne l’ont jamais appelé papa. Il ne sait pas pourquoi. C’est comme ça. Ils ont pris le mauvais pli dès leur plus jeune age. Leur mère ne les reprenait pas. Elle disait qu’il ne fallait pas obliger les enfants à dire papa et maman !
« Jack ? T’es en France ? » entonne Axel, d’une voix inquiète.
« Oui. J’ai quelques soucis. J’aimerais bien t’en parler. On peut se voir ? »
« Ce soir pas vraiment. C’est un peu le bazar. Mais demain si tu veux, rejoins- moi au bureau. On ira déjeuner ensemble. Ok ? »
« Parfait Axel. Je passerai te prendre à ton bureau. C’est bien dans le 8ème arrondissement que tu es hein ? »
« Oui c’est ça ! »
« A demain alors. Bonne soirée ».
Axel raccroche. Il est étonné. Son père ne l’appelle pas souvent depuis qu’il a refait sa vie.
Les parents d’Axel sont divorcés depuis une dizaine d’années maintenant. Ses parents sont restés ensemble pour les enfants. Ils ont fait le sacrifice de leur bonheur personnel, pour élever ensemble leur deux garçons. Cela n’a pas été facile. C’est un choix douloureux que de faire taire ses désirs d’homme et de femme. Ils se sont supportés pendant de longues années. Leur vie de couple était difficile. La mère d’Axel n’était pas heureuse. Elle aurait aimé une vie amoureuse plus trépidante ! Les garçons n’étaient pas épanouis dans ce cocon familial sous tension. Personne ne parlait. Le silence meublait leur vie de famille. Le père, Jack se sentait incompris. Il rêvait d’une vie un peu bohème, un peu cyclique. Il voulait faire des expériences professionnelles. Il avait des rêves plein la tête ! Il faisait des projets plus fous les uns que les autres ! Il refusait de s’enterrer dans un boulot juste pour la sécurité.
Seulement, sa
femme, Anne, ne l’entendait pas de cette oreille là ! Anne était une femme au foyer. Elle voulait une vie paisible et bien ordonnée. Elle a vissé Jack. Elle l’a mené à la baguette. Par
faiblesse, il n’a rien dit. Il a supporté en silence. Il a tout supporté, même le mépris, même le regard froid et glacial que lui jetait Anne ! Jack s’est crevé l’échine à bosser pour
entretenir sa petite famille. Il payait tout : femme de ménage, vacances à l’étranger, loisirs, week-ends à la campagne, pavillon en banlieue. Il menait une petite vie qu’il qualifiait de
minable, une vie sans âme, dans ce petit pavillon étriqué de la banlieue parisienne chic. Ses enfants l’ignoraient comme si Anne les avait montés contre leur père. Il ne parvenait pas à nouer le
dialogue avec eux. Il souffrait de l’indifférence avec laquelle il était traité. Il avait besoin de reconnaissance. Il se heurtait à l’ingratitude des deux
garçons.
Sa femme se braquait souvent contre lui. Elle ne l’écoutait plus. Elle était meurtrie. Les silences de son mari l’agressaient. Elle aurait préféré tout vivre, sauf ce silence, trop lourd, comme à
la veillée des morts. Elle rêvait d’amour, de tendresse, de rire et de complicité. Et son mari ne disait rien. Elle avait en face d’elle un bloc de béton. Parfois, Anne craquait et laissait
exploser sa colère. Les cris fusaient dans toute la maison. Anne insultait son mari. Elle le bousculait. Elle le provoquait. Elle le poussait dans ses retranchements, dans le simple but d’obtenir
quelque chose de lui. Mais rien n’y faisait. Jack ne répondait rien. Il ressemblait de plus en plus à un ours.
Jack était devenu l’ombre de lui-même. Il ne trouvait plus l’espace suffisant pour s’exprimer. Il taisait ses doutes, ses craintes. Il savait qu’il irait dans le mur à ce rythme là. On ne peut pas vivre comme ça. Sa vie professionnelle le bouffait. Il n’avait plus rien. Il avait raté sa vie amoureuse et familiale. Il le savait. Mais, on ne rattrape jamais le temps perdu. Tout ce que l’on n’a pas su donner et dire au bon moment est à jamais perdu. Il comprenait ses erreurs. Il s’en voulait. Il n’avait pas été à la hauteur avec ses mômes. Il n’avait pas su s’imposer devant sa femme. Sa faiblesse et sa lâcheté l’avaient amené dans des sentiers bien douloureux.
Et, un jour, Jack en a eu marre. Il a senti qu’il ne pourrait plus continuer à vivre ainsi. Il a pris ses cliques et ses claques, et il est parti sans dire un mot ! Il a disparu de la circulation. Et, il a laissé derrière lui sa petite famille. Il les a laissé, seuls, livrés à eux même !
Axel est la dernière personne avec qui il a parlé. Il se souvient bien de ce jour là. Axel lui avait demandé une fois de plus de l’argent. Il avait explosé : « Je ne suis pas une vache à lait. Débrouilles- toi ! C’est terminé tout cela ! «
Depuis, ce jour, il n’avait pas donné de nouvelles. Rien. Le silence. Toujours le silence.
Pendant ce temps, Jack avait mené sa vie comme bon lui semblait. Il était en quête de spiritualité. Il voulait donner un sens à sa vie. Si l’on est sur Terre c’est sûrement pour accomplir une mission. Et il voulait deviner quelle était la sienne. Ce cheminement personnel l’amena sur des routes peuplées de vies extraordinaires. Il était enfin sorti de sa petite vie bien rodée pour vivre sa vie à lui ! Il voyait enfin le monde comme il était réellement. Il ouvrait les yeux et assimilait ses erreurs avec une facilité déconcertante ! Il vivait ses émotions et ses sentiments. Il n’était plus un » cadre » frustré dans son costume cravate ! La vie prenait de l’épaisseur. Selon Jack, une force mystérieuse au dessus de nous, nous guide et nous montre le bon chemin.
Il s’était laissé guider par sa foi. Il avait fait confiance à la vie ! Il avait atterri dans la région du Ladakh, appelé plus communément le petit Tibet. Il était parti avec une association humanitaire pour réaliser un projet de coopération. Là bas, il a construit des écoles pour les enfants.
Au moins son pognon, servait à quelque chose ! Tous ces enfants de la rue étaient heureux de le voir. ! Il voyait dans leurs pépites noires de la joie, de la vie, de l’espoir. Il n’avait jamais vu ceci dans le regard de ses propres mômes..
Ici, il comptait pour quelqu’un ! Dans la vie, il faut être important aux yeux de quelqu’un sinon on est malheureux.. Jack trouvait enfin la reconnaissance qu’il avait tant attendue !
Puis, lors d’un trekking dans la montagne, il avait rencontré Maddy, une jolie femme du même age que lui. Elle est interprète au parlement européen.
Maddy est une femme brillante, intelligente. Elle a une allure de jeune garçonnet. Son sourire espiègle lui confère beaucoup de douceur. Jack avait craqué pour son sourire. Maddy avait su dès le premier regard, qu’il était l’homme de sa vie !
Jack était le seul français du coin. Maddy était la seule française du coin. Elle était venue se perdre toute seule dans la montagne. Leur rencontre insolite rendait leur amour encore plus fort et singulier. Parfois, il faut attendre une cinquantaine d’années bien trempées, pour rencontrer sa moitié ! Parfois, il faut aller au bout du monde pour trouver son « Autre ».
Jack et Maddy avaient eu cette chance : Se rencontrer au sommet de la montagne, la tête dans les étoiles, seuls au monde !
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